Deux entreprises genevoises, même branche, même chiffre d’affaires : l’une verse 33 480 francs de TVA sur l’année, l’autre 35 967 francs. Seule différence : la méthode de décompte. Le choix entre la méthode des taux de la dette fiscale nette (TDFN) et la méthode effective n’est donc pas une préférence administrative, c’est une décision chiffrée — et elle vous engage pour une à trois périodes fiscales.
Les deux mécaniques, en trois lignes chacune
Méthode effective. Vous déclarez la TVA facturée à vos clients (8,1 % au taux normal en 2026, 2,6 % au taux réduit, 3,8 % pour l’hébergement) et vous en déduisez l’impôt préalable payé à vos fournisseurs. Décompte trimestriel. Chaque facture d’achat doit être saisie avec son taux et sa clé TVA.
Méthode TDFN. Vous multipliez votre chiffre d’affaires encaissé, TVA comprise, par le taux accordé par l’AFC pour votre branche (ordonnance RS 641.202.62). Aucun impôt préalable n’est récupéré, aucune saisie de TVA sur les achats n’est nécessaire. Décompte semestriel. L’AFC illustre le principe avec un architecte au TDFN de 6,2 % : sur 400 000 francs encaissés en un semestre, l’impôt dû est de 24 800 francs, sans autre calcul.
Le malentendu le plus fréquent en pratique : le TDFN est un mode de calcul interne. Vos factures clients doivent continuer d’indiquer la TVA au taux légal. Facturer 6,2 % à un client parce que c’est « votre taux » est une erreur qui vous expose à une reprise lors d’un contrôle.
Qui peut opter pour le TDFN en 2026
Les deux conditions sont cumulatives (valeurs en vigueur en 2026) :
- chiffre d’affaires annuel provenant de prestations imposables, TVA comprise, au maximum 5,024 millions de francs ;
- impôt dû au maximum 108 000 francs par an.
La seconde condition mord bien avant la première dès que votre taux est élevé. L’AFC publie les sous-limites correspondantes : 5,024 millions avec un TDFN de 0,1 %, 0,6 %, 1,3 % ou 2,1 % ; 3,60 millions à 3,0 % ; 2,92 millions à 3,7 % ; 2,40 millions à 4,5 % ; 2,04 millions à 5,3 % ; 1,74 million à 6,2 % ; 1,59 million à 6,8 %. Un bureau d’ingénieurs qui passe de 1,6 à 1,9 million de chiffre d’affaires perd donc l’accès au TDFN, sans avoir approché la limite des 5 millions.
Certains assujettis restent exclus du TDFN même en respectant ces limites : ceux qui peuvent appliquer les taux forfaitaires (collectivités publiques et institutions apparentées), ceux qui utilisent la procédure de report du paiement de l’impôt, les groupes d’imposition, les entreprises établies dans les vallées de Samnaun et de Sampuoir, ainsi que celles qui réalisent plus de 50 % de leur chiffre d’affaires auprès d’assujettis décomptant selon la méthode effective et placés sous une direction unique.
Trois cas chiffrés
Cas 1 — Bureau d’architectes, 540 000 francs encaissés
TDFN de 6,2 % : 540 000 × 6,2 % = 33 480 francs.
Méthode effective : la TVA contenue dans 540 000 francs bruts représente 40 463 francs (8,1 / 108,1). Les charges grevées de TVA — loyer optionnellement imposé, informatique, sous-traitance, véhicule — atteignent 60 000 francs TTC, soit 4 496 francs d’impôt préalable. Impôt dû : 35 967 francs.
Le TDFN fait économiser 2 487 francs et supprime la saisie détaillée des achats. Le point de bascule se situe à environ 93 000 francs d’achats TTC : au-delà, la méthode effective reprend l’avantage.
Cas 2 — Commerce de détail, 1 080 000 francs encaissés
TDFN de 2,1 % : 22 680 francs. Méthode effective : 80 925 francs de TVA sur les ventes, moins 67 438 francs d’impôt préalable sur 900 000 francs d’achats TTC (marchandises et frais généraux), soit 13 488 francs. La méthode effective fait ici économiser plus de 9 000 francs par année. Logique : dans le négoce à marge serrée, l’impôt préalable est massif et le TDFN, calculé sur le chiffre d’affaires brut, ignore cette réalité.
Cas 3 — L’année d’investissement
Un atelier acquiert pour 300 000 francs TTC de machines. En méthode effective, il récupère 22 479 francs d’impôt préalable. Au TDFN, ce montant est définitivement perdu. Un seul investissement peut donc inverser le calcul d’une année — sauf que, comme nous le verrons, on ne change pas de méthode le mois où l’on signe le bon de commande.
Le ratio de bascule : le seul chiffre à retenir
La TVA contenue dans un chiffre d’affaires brut au taux normal représente 7,49 % de ce montant. La méthode effective devient plus avantageuse dès que vos achats grevés de TVA dépassent la part suivante de votre chiffre d’affaires brut :
| TDFN accordé | Achats TTC nécessaires pour que la méthode effective l’emporte |
|---|---|
| 1,3 % | env. 83 % du chiffre d’affaires brut |
| 2,1 % | env. 72 % |
| 3,0 % | env. 60 % |
| 3,7 % | env. 51 % |
| 4,5 % | env. 40 % |
| 5,3 % | env. 29 % |
| 6,2 % | env. 17 % |
| 6,8 % | env. 9 % |
Ce ratio suppose des prestations soumises au taux normal et des achats eux-mêmes grevés de TVA suisse. Les salaires, les charges sociales, les assurances, les intérêts ou les achats hors territoire suisse n’apportent aucun impôt préalable : c’est précisément pourquoi les activités de services à forte masse salariale sortent souvent gagnantes au TDFN.
Le point aveugle genevois : le chiffre d’affaires facturé à l’étranger
À Genève, beaucoup de sociétés de services facturent une part importante de leurs prestations à des clients établis hors de Suisse. Ces prestations ne sont pas imposées sur le territoire suisse. En méthode effective, l’impôt préalable sur les charges suisses reste néanmoins déductible : le décompte se solde régulièrement par un remboursement de l’AFC. Au TDFN, ce chiffre d’affaires n’est pas imposé non plus, mais l’impôt préalable est perdu. Pour une structure qui facture majoritairement à l’étranger, le TDFN est donc structurellement défavorable, même avec un taux de branche élevé. Le même raisonnement vaut pour les exportations de biens.
Pourquoi on ne change pas de méthode quand on veut
C’est la partie que les dirigeants découvrent souvent trop tard. Les règles (art. 37 LTVA, art. 79 et 81 OTVA) :
- Nouvel assujetti : l’adhésion au TDFN doit être annoncée par écrit à l’AFC dans les 60 jours suivant la notification du numéro TVA. Délai manqué ? Vous décomptez selon la méthode effective pendant trois ans au moins avant de pouvoir demander le TDFN.
- De la méthode effective au TDFN : possible au plus tôt après trois périodes fiscales, avec annonce dans les 60 jours suivant le début de la période fiscale concernée. Une annonce tardive reporte le changement au début de la période fiscale suivante.
- Du TDFN à la méthode effective : possible au plus tôt après une période fiscale, même fenêtre de 60 jours.
- Exception : un changement anticipé est possible lors de chaque modification du taux de la dette fiscale nette applicable à votre activité.
Deuxième verrou, plus coûteux : les corrections lors du changement. En passant de la méthode effective au TDFN, l’impôt préalable déjà déduit sur vos biens et prestations de services doit être remboursé à l’AFC à concurrence de leur valeur résiduelle au moment du changement — stock, véhicules, machines, agencements. En sens inverse, vous pouvez faire valoir l’impôt grevant ces mêmes éléments à concurrence de leur valeur résiduelle. Concrètement : un stock de 200 000 francs et une flotte récente peuvent transformer un « petit changement de méthode » en facture immédiate. Ce calcul se fait avant la décision, pas après.
Enfin, si vous franchissez durablement l’une des deux limites d’accès, le passage à la méthode effective devient obligatoire à compter d’une période fiscale déterminée par l’AFC : faites confirmer l’échéance exacte plutôt que de la supposer.
Ce qui a changé depuis 2025 et reste applicable en 2026
- Plus de deux TDFN sont désormais possibles pour une même entreprise. La règle des 10 % demeure : un taux supplémentaire s’applique dès qu’une activité dépasse 10 % du chiffre d’affaires imposable total. Un commerce d’articles de sport qui vend, loue et répare peut donc combiner trois taux.
- Le TDFN « agences de voyages : simple revendeur » a été supprimé.
- Le décompte annuel est ouvert, sur demande, aux entreprises dont le chiffre d’affaires annuel ne dépasse pas 5 005 000 francs. Il s’accompagne d’acomptes fixés par l’AFC : trois acomptes en méthode effective ou forfaitaire, un seul acompte au TDFN. Le décompte doit être remis et payé avant la fin février de l’année suivante.
- Le décompte TVA en ligne est obligatoire.
À noter : le TDFN ne vous dispense ni d’une comptabilité en ordre, ni de la concordance annuelle du chiffre d’affaires. Il simplifie le décompte, pas la tenue des comptes.
Cinq questions avant de trancher
- Quelle est la part de vos charges réellement grevée de TVA suisse, en pourcentage du chiffre d’affaires brut ? Comparez-la au ratio du tableau.
- Des investissements sont-ils prévus dans les trois prochaines années (véhicules, machines, travaux, informatique) ?
- Quelle part de votre chiffre d’affaires est facturée hors de Suisse ?
- Votre chiffre d’affaires risque-t-il de franchir la sous-limite liée à votre taux ?
- Combien coûte, en temps ou en honoraires, la saisie détaillée de l’impôt préalable ? Un écart de TVA de 1 500 francs peut être compensé par une charge administrative allégée — ou non.
Il n’existe pas de bonne réponse générale : le TDFN favorise les activités de services à faible impôt préalable, la méthode effective les entreprises qui achètent, stockent, investissent ou exportent. Chaque situation mérite une analyse individuelle, sur la base de vos comptes et de votre plan d’investissement.
Faire le calcul avant l’échéance des 60 jours
TL Fiduciaire, à Genève, chiffre pour vous les deux scénarios sur la base de vos derniers exercices, vérifie le TDFN applicable à votre branche, calcule l’effet des corrections de valeur résiduelle et dépose l’annonce dans les délais auprès de l’AFC. Si vous créez votre entreprise ou si vous venez de recevoir votre numéro TVA, le sujet est urgent : le délai de 60 jours court déjà. Contactez-nous pour un examen de votre situation.