Raison individuelle ou Sàrl : à partir de quel bénéfice basculer ?

Le seuil réel n'est pas le bénéfice, c'est le bénéfice non consommé

« À partir de quel bénéfice dois-je passer en Sàrl ? » La question revient chaque semaine dans nos entretiens, et la réponse qui circule — 80 000 francs, 100 000, 150 000 — n’a aucun fondement. Le seuil magique n’existe pas. Ce qui existe, c’est une mécanique de charges et d’impôts que l’on peut chiffrer précisément, et trois ou quatre critères qui n’ont rien à voir avec l’argent mais qui font pourtant basculer la majorité des décisions.

Le vrai déclencheur : le bénéfice que vous ne consommez pas

Voici le point que la plupart des comparatifs manquent. En raison individuelle, tout le bénéfice est votre revenu, qu’il finisse sur votre compte privé ou qu’il reste sur le compte de l’entreprise. Vous êtes imposé dessus, et vous cotisez dessus, même si vous n’avez rien prélevé. En Sàrl, vous séparez deux flux : le salaire que vous vous versez (imposé chez vous, avec cotisations) et le bénéfice qui reste dans la société (imposé à un taux proportionnel, sans AVS).

Conséquence directe : si vous consommez la totalité de votre bénéfice pour vivre, la Sàrl ne vous fera presque jamais gagner d’argent — elle vous en coûtera. Si vous laissez durablement une part significative du bénéfice dans l’entreprise, l’arbitrage s’inverse. Le seuil pertinent n’est donc pas votre bénéfice, mais l’écart entre votre bénéfice et votre train de vie.

Les cotisations sociales 2026 : la Sàrl coûte plus cher sur le salaire

Commençons par le paramètre le plus mal compris. Sur un franc de salaire, une Sàrl supporte plus de cotisations qu’un indépendant sur un franc de bénéfice.

Assurance (état au 1.1.2026) Raison individuelle Sàrl (dirigeant salarié)
AVS / AI / APG 10 % au maximum (8,1 + 1,4 + 0,5) 5,3 % salarié + 5,3 % employeur = 10,6 %
Assurance-chômage Pas d’affiliation possible 1,1 % + 1,1 % jusqu’à 148 200 fr. de salaire
Petits revenus Barème dégressif en dessous de 60 500 fr. (de 9,321 % à 5,371 %) ; cotisation minimale 530 fr. par an Pas de dégressivité
2e pilier (LPP) Facultatif Obligatoire dès 22 680 fr. de salaire annuel
LAA, allocations familiales, maternité cantonale Assurance accidents privée à votre charge Obligatoires, à la charge de l’employeur pour l’essentiel

Un détail technique compte : en raison individuelle, les cotisations se calculent sur le revenu après déduction des cotisations elles-mêmes. Le taux de 10 % correspond donc à environ 9,1 % du bénéfice avant cotisations. Comparons à coût total identique de 150 000 francs :

  • Raison individuelle : environ 13 600 fr. d’AVS/AI/APG, soit 136 400 fr. de revenu imposable.
  • Sàrl : un salaire brut de 141 000 fr. environ (le solde finançant la part employeur), pour un total AVS/AI/APG + AC d’environ 18 000 fr. — 4 400 fr. de plus par an, avant même la LPP, la LAA et les allocations familiales.

À rémunération équivalente, la Sàrl est donc structurellement plus chère en assurances sociales. C’est le prix d’une meilleure couverture : prévoyance professionnelle obligatoire, accidents, indemnités journalières, allocations. L’indépendant, lui, n’a pas accès à l’assurance-chômage.

L’impôt : progressif d’un côté, proportionnel de l’autre

C’est ici que la Sàrl reprend l’avantage. Le bénéfice d’une personne morale est frappé d’un impôt fédéral direct proportionnel de 8,5 % du bénéfice net, directement applicable sans multiple annuel, auquel s’ajoute l’impôt cantonal et communal. Comme l’impôt est lui-même déductible, la charge fédérale effective ressort autour de 7,8 %. L’impôt fédéral sur le capital, lui, a été aboli — seul subsiste un impôt cantonal sur le capital.

Face à cela, le revenu de l’indépendant subit un barème progressif : chaque franc supplémentaire est taxé à votre taux marginal, qui grimpe vite à Genève une fois les 150 000 francs dépassés. Le calcul d’arbitrage tient en une ligne : sur un franc de bénéfice que vous ne consommez pas, la raison individuelle coûte environ 9,1 % d’AVS plus votre taux marginal sur le solde ; la Sàrl coûte le taux d’imposition du bénéfice, puis une imposition partielle du dividende le jour où vous le distribuez.

Hypothèses de nos exemples : taux effectif d’imposition du bénéfice (cantonal + fédéral) de 14 % et taux marginal personnel de 30 à 40 %. Ces deux paramètres varient selon votre commune, votre état civil et votre fortune : faites-les recalculer sur votre situation avant toute décision.

Cas 1 — Bénéfice 150 000 fr., entièrement consommé

Vous prélevez tout pour vivre. La raison individuelle laisse 136 400 fr. de revenu imposable ; la Sàrl, à coût identique, environ 132 000 fr. avant LPP. Ajoutez le bouclement, la déclaration de la personne morale, les décomptes de salaires : la Sàrl vous coûte de l’ordre de 6 000 à 9 000 fr. par an pour un résultat fiscal moins bon. Restez en raison individuelle.

Cas 2 — Bénéfice 250 000 fr., besoin de 120 000 fr. pour vivre

En raison individuelle : environ 22 700 fr. de cotisations, puis 227 300 fr. de revenu imposable — dont 107 000 fr. que vous n’avez pas touchés, taxés à votre taux marginal, soit 32 000 à 43 000 fr. d’impôt selon votre situation.

En Sàrl : salaire de 120 000 fr. (7 680 fr. de charges sociales employeur AVS/AC, plus LPP et LAA), bénéfice résiduel d’environ 110 000 fr. après une cotisation LPP employeur supposée de 12 000 fr. À 14 %, l’impôt de la société avoisine 15 400 fr. et près de 95 000 fr. restent disponibles dans la société pour investir, constituer une réserve ou financer un rachat LPP.

L’écart annuel se chiffre ici en dizaines de milliers de francs — à tempérer par le fait que ces réserves seront imposées une seconde fois lors de leur distribution, même de manière atténuée par l’imposition partielle des dividendes.

Cas 3 — Bénéfice 70 000 fr.

Le barème dégressif de l’AVS joue en votre faveur et la charge fiscale reste modérée. Le coût fixe d’une Sàrl absorbe tout gain théorique. La question ne se pose pas sur le plan financier ; elle peut se poser sur celui de la responsabilité.

Cinq critères qui décident plus souvent que le calcul

  • La responsabilité. En raison individuelle, vous répondez des dettes de l’entreprise sur l’intégralité de votre patrimoine privé. Un seul sinistre mal assuré, un litige client, un contrat mal calibré peuvent emporter votre logement. C’est le premier argument en faveur de la Sàrl, indépendamment de tout seuil de bénéfice.
  • La prévoyance. Le statut de salarié de votre propre Sàrl ouvre la LPP obligatoire dès 22 680 fr. de salaire annuel, et surtout les plans surobligatoires et les rachats déductibles. En raison individuelle, votre levier principal reste le pilier 3a, avec la « grande cotisation » de 20 % du revenu pour qui n’a pas de 2e pilier, contre 7 258 fr. pour l’année fiscale 2026 si vous êtes affilié.
  • La crédibilité commerciale. Certains donneurs d’ordre, régies publiques et grands comptes ne contractent pas avec une raison individuelle, notamment par crainte d’une requalification en pseudo-indépendance par les caisses de compensation.
  • L’association et la transmission. Faire entrer un associé, céder 30 % du capital, vendre l’entreprise : tout cela se fait par cession de parts sociales dans une Sàrl. Dans une raison individuelle, on vend des actifs, avec la fiscalité qui va avec.
  • Le chômage du dirigeant. L’indépendant n’est pas assuré contre le chômage. Le dirigeant salarié cotise, mais son droit aux indemnités est restreint tant qu’il conserve une position dirigeante dans la société : à vérifier auprès de votre caisse avant de considérer ce point comme un avantage.

Le coût réel d’une Sàrl, chaque année

La comparaison n’est honnête que si l’on chiffre le surcoût structurel : capital social à libérer intégralement à la constitution (art. 777c CO), acte notarié et émoluments du registre du commerce, comptabilité en partie double, bouclement formel, déclaration fiscale de la personne morale en plus de la vôtre, décomptes de salaires, certificats de salaire, affiliations LPP et LAA, impôt cantonal sur le capital, et procès-verbaux d’assemblée. Comptez un budget annuel supplémentaire à quatre chiffres. Tant que le gain fiscal ne le couvre pas nettement, le calcul ne justifie pas le passage — la responsabilité, elle, peut le justifier seule.

Passer de la raison individuelle à la Sàrl : les points de vigilance

  • La neutralité fiscale. Le transfert de l’entreprise dans une Sàrl peut s’opérer sans imposition des réserves latentes si les conditions de l’art. 19 LIFD sont réunies. Un délai de blocage s’applique ensuite à la vente des droits de participation : faites vérifier sa durée et sa portée avant toute cession.
  • La date d’effet. Un basculement au 1er janvier évite une double période fiscale, deux bouclements partiels et des décomptes AVS scindés.
  • Les acomptes AVS. Ils sont facturés trimestriellement et payables dans les dix jours suivant la fin du trimestre. Si vos acomptes n’atteignent pas 75 % des cotisations définitives, la caisse calcule des intérêts moratoires — son mémento 2.02 illustre le mécanisme à 5 %. Annoncez sans attendre toute hausse ou baisse de revenu.
  • La TVA. L’assujettissement dépend du chiffre d’affaires, pas de la forme juridique. Le changement de statut implique en revanche un nouveau numéro d’assujetti et le traitement des biens transférés.
  • Le pilier 3a. Nouveauté utile : les rachats de cotisations 3a non versées sont possibles dès l’année fiscale 2026 pour l’année 2025, le plafond applicable étant celui de l’année du rachat, soit 7 258 fr.

Notre lecture

Dans les dossiers que nous traitons à Genève, la bascule devient économiquement défendable lorsque le bénéfice dépasse durablement le train de vie d’environ 50 000 à 80 000 francs par an, et que cette situation est appelée à durer trois ans ou plus. En dessous, le surcoût administratif et les cotisations supplémentaires sur le salaire annulent le gain. Au-dessus, l’écart se creuse vite — d’autant que la rente AVS est plafonnée (rente de vieillesse maximale de 2 520 fr. par mois en 2026, à laquelle s’ajoute la 13e rente, versée pour la première fois en décembre 2026) : passé un certain revenu, vos cotisations supplémentaires n’améliorent plus votre future rente.

Ces ordres de grandeur ne remplacent pas un calcul. Votre commune, votre état civil, votre fortune, vos projets d’investissement et votre horizon de sortie déplacent le point de bascule de plusieurs dizaines de milliers de francs. Chaque situation mérite une analyse individuelle, et aucune structure ne garantit à elle seule une économie.

Vous hésitez entre maintenir votre raison individuelle et constituer une Sàrl ? TL Fiduciaire établit pour vous un comparatif chiffré sur trois exercices — charges sociales, impôts, coût de structure, impact prévoyance — et vous accompagne dans la transformation si elle se justifie. Contactez-nous pour un premier entretien.

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